I-Pourquoi leur Français ne se porte t-il pas bien ?
De par mon statut d’enseignant du français langue étrangère dans les zones rurales, je me vois quotidiennement témoin des innombrables difficultés qu’éprouvent les élèves face aux structures d’expression écrite et orale de la langue - cible . En effet, peu d’entre eux arrivent à suivre et à comprendre les cours dispensés, à pouvoir s’exprimer avec aisance et pertinence. Leurs productions sont, pour la plupart, incompréhensibles, parfois illisibles. Leur prononciation est souvent boiteuse, hésitante, hachée et lourde … Bref, leur français laisse beaucoup à désirer.
Quels sont donc les facteurs qui sont à l’origine de la dégradation du français au milieu rural ?Les programmes sont surchargés, ne favorisent pas à l’élève l’occasion de découvrir ses penchants et aspirations, de développer ses aptitudes, de perfectionner ses compétences. Il est par contre obligé d’apprendre sans contestation ce qu’il reçoit -devenant, par la suite, un simple consommateur qui doit plaire à son enseignant, à travers les différentes formes de l’évaluation.
Les enseignants, quant à eux, ne sont pas à envier. En fait, ils se trouvent dans l’obligation de dispenser un certain nombre de cours déterminés d’avance, en prise avec un temps délimité. Ce qui ne leur laisse qu’une étroite marge à la créativité. Ils sont plus préoccupés par le déroulement des programmes que par le souci des apprenants. Dans l’intention de gagner du temps ou de faciliter la compréhension, certains enseignants recourent, parfois, à la traduction en arabe. Ceci, en revanche, ne peut améliorer le niveau des apprenants, qui gagnent plus en la compréhension dans la langue étudiée. A ce propos, il serait mieux de tenter d’autres terrains (des exemples, des situations….) . Déjà, les séances consacrées à l’apprentissage de la langue française ne sont pas suffisantes, autant en profiter pour que les élèves n’entendent prononcer que du français. Car, pour mieux acquérir une langue, on doit l’écouter continuellement.
Le matériel didactique dont disposent les enseignants n’est pas non plus encourageant. En général, le tableau noir (cette couleur sombre qui nous accompagne de génération en génération), la craie (dont la poussière est nocive), le manuel. C’est un matériel qui s’avère dépassé vu qu’il ne motive ni l’enseignant ni l’apprenant. Or, tout passe, à présent, par l’informatique. Toutefois, l’école, dont la mission primordiale est de préparer l’élève aux bouleversements de la vie, vit ce qui se passe à l’extérieur.
Plusieurs éléments entrent en action. Mais, je vais essayer d’en citer, ici, l’essentiel .
L’institution a la grande part de responsabilité :
Je prends le terme de l’institution dans son sens large, j’entends tous ceux qui participent à la direction, à l’orientation et à la réalisation de l’opération d’enseignement - apprentissage, depuis le ministère jusqu’à l’instituteur.
Les contenus n’intéressent que rarement les élèves ruraux, car ils ne s’intéressent pas à eux, tant ils sont loin de leur vécu. Les textes proposés dans les manuels évoquent d’autres réalités. Or, l’élève doit se reconnaître dans ce qu’il apprend.
Les agents responsables sont tenus, au lieu d’assigner un manuel unique pour toutes les régions du pays, de prendre en considération les différences fondamentales existant entre la ville et la compagne. Par ailleurs, les élèves de ces deux lieux sont loin d’être homogènes.
La minuscule bibliothèque du collège, qui est censé stimuler l’envie et le goût de lecture chez les élèves, ne contient que peu d’ouvrages. Lesquels ouvrages, à l’exception de quelques uns, ne sont pas sélectionnés en fonction des goûts et du niveau des apprenants. Ce n’est pas étonnant donc de voir la salle souvent fermée, les bouquins engourdis sur les rayons poussiéreux , du fait qu’elle n’est pas fréquentée…
II- L’infrastructure des zones rurales :
La grande distance qui sépare le collège de l’habitation des élèves :
En général, le collège est bâti de façon à ce qu’il soit au centre de bon nombre de « douars ». Pour y parvenir, les élèves doivent faire à pied une bonne dizaine de kilomètre, en empruntant des chemins sinueux et escarpés. Imaginez dans quel état ils arrivent ! surtout pendant les jours des grosses pluies et des chaleurs torrides. Fatigués, les vêtements qui collent et puent de sueur, le dos courbé sous le lourd poids du sac des fournitures scolaires, leur degré de participation et d’interactivité en devient notoirement diminué. Pire encore, certains élèves qui quittent pour de bon leur scolarité. Pour les filles, n’en parlons pas !.
Beaucoup de « Douars » restent sans électricité :
En dépit des efforts déployés dans ce domaine, nombreux sont les « douars » qui ne sont pas encore électrifiés. Chose qui rend les élèves ruraux, contrairement à leurs camarades citadins, incapable de suivre chez eux les émissions éducatives, les reportages, les documentaires, les informations, les films …. Transmis en français à la télévision. La langue est entendue dans des situations variées. De ce fait, l’élève citadin se trouve plus favorisé que l’élève rural…
Le manque des espaces culturels :
Les zones rurales, ne disposent pas, dans la plupart des cas, de bibliothèques, de centres culturels…. Il n’est pas besoin de souligner leur valeureux rôle dans l’apprentissage en général. Ils constituent, effectivement, des espaces privilégiés de la connaissance. L’apprenant, en y accédant, se sent baigné dans une ambiance toute particulière, une ambiance de réflexion, d’application, et de recueillement.
La fréquentation des bibliothèques et des centres culturels ne peut être que bénéfique.
D’une part, la bibliothèque développe l’esprit de recherche et de découverte autonomes, enrichit les connaissances, aide à s’approprier l’habitude de lecture, et à y prendre goût.
D’autre part, les centres français, par le biais des différentes formes des manifestations culturelles, contribuent amplement et efficacement à la formation des apprenants, tout en leur permettant d’avoir un contact direct avec les méthodes et les moyens d’apprentissage qui viennent de voir le jour à l’étranger.
A défaut de ces espaces précieux , l’élève rural est, par conséquent, privé d’outils d’une grande importance. Chose qui porte, à coup sûr, atteinte à son processus d’acquisition du savoir et du savoir faire en la matière.
En ville, notre attention est tout le temps sollicitée par des écritures parsemées ça et là (les affiches publicitaires, les pancartes, les noms de locaux de commerce, les étalages….) . Notre œil glisse, ne serait-ce que sur un terme écrit en français, et nous voilà à la recherche de sa signification, le dictionnaire aidant. Apparemment, ce sont des signes banals dans la ville, mais ils entretiennent avec leurs récepteurs une communication tacite, qui passe d’abord par le canal de la langue. Les élèves en sont familiarisés avec certains mots français….
La situation de la famille campagnarde :
Tout le monde sait que la campagne pullulent en analphabètes. Les parents sont les premiers à l’être. A l’exception de quelques pères, qui ont eu la belle occasion de passer par le « Msid » . Toutefois, leur connaissance est réduite à la récitation des versets coraniques et à quelques bribes du « Hadith » glanées ça et là. Les autres paraissent sans grande utilité du moment qu’ils ne serviront, d’après certains, à l’au- delà. La langue française n’en est pas exclue ; d’ailleurs, c’est une langue qui leur rappelle l’ère coloniale au Maroc.
Un élève qui vit au sein d’une famille illettrée a plus de chance de ne pas exceller dans sa scolarité. Dès son jeune âge, il a pris l’habitude de ne pas voir son père lire dans un livre. Aussi l’idéal est-il un homme malheureusement ignorant, qui ne peut pas diriger sa progéniture, répondre à ses préoccupations en matière du savoir. Bref, il ne peut pas assurer le suivi pédagogique. La tâche devient doublement délicate quand il est question d’une langue étrangère ; l’apprenant a vivement besoin d’être assisté et guidé. L’élève campagnard reste, alors, désarmé au sein d’une famille incapable devant la langue française qui n’est pas sienne ….
Tous ces facteurs et tant d’autres (qui relèvent du plan économique, sociologique, psychologique…) influencent négativement l’apprentissage en général, celui du français plus particulièrement, chez nos élèves du milieu rural…
Par :
M. Mahrir Khalid
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